Reza

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Reza & Rachel Deghati

« Il faut comprendre et aimer la beauté du monde et de la vie, et la répandre autour de soi. En avoir conscience ne suffit pas, il faut agir ! »
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Avant-propos

« Correspondant de guerre » ou « correspondant de paix » ? Reza est définitivement les deux à la fois ! Combattre l’injustice est la base de son travail de reporter. Cet Iranien d’origine se bat pour cette cause depuis plus de trente ans en couvrant tous les lieux chauds de la planète. Témoigner des conflits qui ravagent le monde, de la barbarie et du chaos de l’histoire : telle est sa mission. Avec sa propre écriture : la photographie. Tous les grands journaux ont montré son travail, National Geographic, Time Magazine, Géo, Paris Match, Newsweek, etc. La reconnaissance internationale et toutes les distinctions lui ont été attribuées… Et pourtant, toujours il est et restera un exilé, un réfugié. C’est sans doute cette vulnérabilité, cette poésie, ce regard tendre posé sur le monde qui m’ont touchée et m’ont donné envie de le rencontrer.
Il m’a accueillie dans sa maison chaleureuse avec sa femme Rachel, écrivain et co-auteure des nombreux livres qu’ils ont publiés ensemble. Nous avons parlé avec passion de leurs engagements : l’ONG Aina qu’ils ont créée pour un monde plus solidaire au travers de centaines de projets liés à l’éducation et à la formation. Et aussi, le travail de transmission qu’ils assurent auprès de centaines de jeunes avec des concours photos et des ateliers, que ce soit dans les quartiers HLM de Toulouse ou les camps de réfugiés syriens au Kurdistan.
J’ai aimé échanger avec chacun d’eux, et les mots de Rachel sur la vie, le couple et l’amour en général m’ont parus plein de sagesse et d’enseignement. Merci à tous les deux !

Reza

Toi qui as baroudé dans le monde entier, qui a vu des guerres, côtoyé la souffrance, cette planète n’est‑elle qu’une vallée de larmes ? Quel est ton regard sur l’humanité ?

Plus je vois le monde, plus je rencontre de gens et plus je me rends compte que je ne sais rien. J’ai encore des milliers de choses à voir et à apprendre. Il y a tant de beauté dans l’univers, chez l’être humain comme chez les animaux. Plus je voyage et plus je vois l’étendue de cette beauté. La souffrance, toutes ces larmes et ce sang versé pourraient me conduire à m’enfermer, mais c’est tout le contraire. Deux images expriment bien ce que je vis. La première est un jardin d’Eden, un paradis que les hommes sont en train de piétiner. Il y a deux attitudes face à cette situation : fermer les yeux pour éviter de voir cette désolation et aller vivre dans une partie du jardin où les fleurs ont échappé à la destruction, ou bien alerter ceux qui ne sont pas au courant de cette destruction, en espérant que certains décideront d’agir pour l’empêcher. La seconde image est un monde qui ressemblerait au Titanic. D’un côté il y a ceux qui font la fête, de l’autre ceux qui se noient. Le travail des journalistes, des photographes et des humanitaires est de montrer à ceux qui font la fête qu’ils ne pourront continuer que si le reste du bateau ne sombre pas.
Les deux piliers de la souffrance humaine, ce sont l’argent et le pouvoir, ce désir qu’a l’homme d’être puissant et de posséder de plus en plus. C’est vrai au niveau individuel autant qu’à l’échelle de la communauté, de la nation. Et c’est l’origine des guerres. C’est inimaginable que face à la formidable énergie qui organise et lie tout – que certains appellent Dieu –, de petits éléments comme les êtres humains détruisent la planète et se détruisent eux‑mêmes...

« Mon but est de former des reporters. Je suis là pour allumer le feu ! »

Penses-tu malgré tout que la nature humaine est meilleure aujourd’hui ?

Si l’on regarde le passé lointain, ou même récent, on voit bien que l’humanité s’est améliorée. Si je compare la situation de l’Afrique aujourd’hui et il y a trente ans, je peux témoigner d’un réveil magnifique de ce continent qui est plein de beauté, de ressources, d’intelligence et de créativité. Je pense que d’ici quelques années, les Africains feront des merveilles ! Je crois à 100% à la marche de l’homme vers la perfection. Il n’y a pas d’autre issue, sinon, nous disparaîtrons.
À chaque fois que nous allons trop loin, la nature nous donne des avertissements. J’ai fait un de mes premiers reportages au Pakistan, dans la vallée de l’Indus. C’est l’un des berceaux de la civilisation où a été créée, il y a 4 500 ans, une des premières villes au monde, Mohenjo‑daro. C’est là que, pour la première fois, l’homme a utilisé des briques en terre cuite pour construire des maisons. L’invention de fours pour faire cuire ces briques représente l’un des premiers grands progrès techniques de l’humanité. Mais au fur et à mesure que les hommes bâtissaient des maisons, ils abattaient de plus en plus d’arbres pour alimenter les fours. Au bout d’un moment, la déforestation a entraîné un changement climatique et la ville a commencé à décliner.

Quelle est ta quête aujourd’hui ?

Transmettre ce que j’ai appris et continuer à témoigner. Tous mes appareils photo sont prêts pour repartir en Irak si le bureau du Président m’appelle demain. Alors je sauterai dans le prochain avion et je me retrouverai sur le front, dans les tranchées. Cela fait partie de mon ADN, c’est inséparable de qui je suis : il faut que je comprenne ce qui se passe. J’ai besoin de le voir de mes propres yeux pour pouvoir ensuite témoigner.
Je suis très touché par Saadi de Shiraz, un poète perse du XIIIe siècle, un voyageur qui quitte sa ville natale pour y revenir trente ans plus tard. Pendant toutes ces années, il visite le Moyen‑Orient, les Balkans, l’Italie, la Macédoine, traverse la Palestine, va en Egypte, au Pakistan, découvre une partie de l’Inde et de la Chine. Cet homme est un peu un mélange de Proust et de Rimbaud, quelqu’un qui écrit à la fois de la prose et de la poésie. II a écrit deux livres de pensées, de réflexions sur l’amour, la beauté, la jeunesse, la vieillesse… C’est l’un de ses poèmes qui a été choisi par les Nations Unies à New York pour figurer sur le portail de l’institution :

« Les enfants d’Adam sont du même corps
Créés tous de la même essence
Si un membre est affecté
Les autres aussi se sentiront bouleversés
Toi qui ignores la peine d’autrui
Tu ne mérites pas qu’on t’appelle homme ».

Tout est dit dans ce poème ! À partir du moment où l’on sait que nous sommes tous liés et que la souffrance de l’un entraîne la souffrance de l’autre, alors si j’aide d’autres personnes à moins souffrir, je m’aide moi‑même à moins souffrir. C’est cette pensée que je veux transmettre. Lorsque je photographie des gens qui souffrent, je veux montrer leur dignité. Contrairement à d’autres photographes de guerre, je ne prends pas de photos des cadavres. Pour moi, l’horreur n’est pas dans les corps déchiquetés, mais dans les visages, dans le regard des survivants.

Qu’aimerais-tu transmettre ?

Quand je vais donner des cours de photo dans les banlieues ou les camps de réfugiés, voilà ce que je dis : « Je ne suis pas venu ici pour vous apprendre la photographie. Vous avez une idée, vous voulez montrer ce qui se passe en vous, alors je vais vous donner un outil qui est compréhensible par tout le monde : la photographie. » Cela change beaucoup le concept. Je ne suis que le révélateur.
J’étais récemment dans un camp de réfugiés syriens avec des enfants de 12 à 15 ans que je forme depuis un an. Une mère m’a dit : « Vous avez ramené le sourire aux grands. » Je pense que personne n’est mieux placé que ces jeunes pour raconter ce qui se passe de « l’intérieur ». Je veux qu’avec leur appareil photo ils deviennent eux-mêmes conteurs et acteurs de leur propre histoire. Mon but est de former des reporters. Je suis là pour allumer le feu !

« À un moment de sa vie, on est comme un vase plein, on ne peut plus recevoir. Alors enseigner, transmettre, permet de se vider. »

Donner pour recevoir ?

Je vais te donner un exemple de la Perse ancienne. Un jardinier prend soin de ses roses qui se transformeront un jour en eau de rose. Tout le mal qu’il se donne, il finira donc par en tirer profit. Cela veut dire qu’un artiste a besoin de la relation entre lui et les autres, il a besoin de voir comment des générations plus jeunes que lui voient le monde. J’apprends parfois plus que je ne donne. À un moment de sa vie, on est comme un vase plein, on ne peut plus recevoir. Alors enseigner, transmettre, permet de se vider. Du coup, on peut recevoir et se remplir à nouveau. Sinon, on stagne, on croit qu’on sait tout, on est plein de certitudes et c’est fini.

Qu’en est-il du désir ?

Le désir est comme un oiseau, et le corps est une cage. Au fil des ans, cette cage devient plus lourde, mais l’oiseau est toujours là, vivant. Prendre de l’âge ne veut pas dire que le désir a disparu. Tant que l’on continue à s’émerveiller de ce que l’on voit, de ce que l’on entend, de ce que l’on créé… Le privilège pour un créateur, c’est de vivre sa passion.

La poésie semble faire partie intégrante de ta vie…

Oui, pour moi, la magie de la poésie, c’est prendre les mots qu’un comptable ou qu’un journaliste utilise tous les jours pour en faire quelque chose qui fera trembler les cœurs. Les poètes savent transformer les mots du quotidien. Comme Rûmî, le grand poète soufi. Vivre poétiquement, c’est cela : avoir un regard décalé pour transformer le quotidien en une pensée poétique. Je n’aurais certainement pas supporté ces quarante ans de torture, de prison, de guerres, de réfugiés, de corps déchiquetés, de morts, de blessés, de cris, sans la poésie. C’est elle qui m’aide à polir mon âme et à continuer. C’est peut‑être aussi mon côté oriental. L’approche occidentale est basée sur le cartésianisme qui consiste à dire que le chemin le plus court pour aller d’un point A à un point B est une ligne droite. En Orient, on considère que le chemin le plus court entre deux points est semblable à une spirale. C’est comme la vie, qui diffère de la géométrie : on est constamment en train de changer. A certains moments, on s’éloigne de la ligne droite, on fait des détours, même si l’on va dans la même direction. En faisant le tour du chemin, on a une vision beaucoup plus complexe. C’est pareil pour la médecine. En Occident, quand tu as mal à la tête, le médecin examine ta tête. Le médecin oriental, lui, va aussi examiner ton pied, parler avec tes proches, car ton mal de tête peut venir de l’arbre qui est devant ta fenêtre.

C’est quoi pour toi une vie réussie ?

C'est comprendre et aimer la beauté du monde et de la vie, et la répandre autour de soi. En avoir conscience ne suffit pas, il faut agir. Ma rencontre avec ma femme Rachel a bouleversé ma vie d’une façon très positive. Elle a des idées qui sont les siennes, mais quand on les associe aux miennes, l’ensemble devient quelque chose de nouveau.
Une vie réussie, c’est donc pour moi une vie où l’on participe activement au mouvement de l’humanité vers le bonheur et la beauté. Nous sommes tous de passage sur cette Terre, mais nous sommes constamment en mouvement. Le plus important est de connaître cette passion de l’amour dans toute sa grandeur : l’amour de l’autre, de la nature, de l’univers, l’amour envers soi‑même aussi. Cette empathie véhiculée par certaines idéologies, religions ou communautés est la bonne réponse pour l’humanité. On peut développer cette empathie en étant cohérent entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. « L’acier devient plus fort quand il passe plus de temps dans le feu. »

Rachel Deghati

Ton couple avec Reza m’impressionne, mais j’admire aussi ton indépendance. Qu’est-ce que la liberté pour toi ?

C’est presque un paradoxe : c’est à la fois savoir partager avec un compagnon de route et savoir être seule. Je n’aurais pas pu vivre 24 heures sur 24 avec un homme. Ce n’est pas tant l’espace du lieu qui est important, mais l’espace que l’on a dans la tête et que chacun laisse à l’autre. Quand tu sais bien vivre avec toi‑même, tu peux partager un moment avec l’autre et le laisser aussi dans sa solitude. C’est comme un souffle, il faut savoir parfois mettre sur « pause ». Et puis faire confiance à la vie, à l’amour sans se dire que l’on doit répéter chaque jour les mêmes choses. Nos routes peuvent se séparer ponctuellement, mais si nos âmes et nos cœurs sont sur la même longueur d’ondes, peu importe qu’on ne soit pas physiquement ensemble, au contraire, c’est ce qui est enrichissant.
La grande difficulté des couples aujourd’hui, c’est qu’ils ne font confiance ni à l’autre, ni à eux‑mêmes. Pourtant, c’est cela être libre. C’est vivre intensément l’instant présent sans présager de l’avenir, sans faire de plans sur la comète et sans être dépendant l’un de l’autre.

« Aimer, ce n’est pas forcément garder l’autre près de soi, c’est aimer ce qu’il fait sur sa propre route. »

C’est de cette façon que vous vivez avec Reza ?

J’avais 20 ans quand j’ai rencontré Reza et, à l’époque il se mettait constamment en danger quand il partait sur les lieux des conflits. À un moment, je me suis demandé si je devais être dans l’attente d’une mauvaise nouvelle ou au contraire me construire et prendre tout ce qu’il y avait à prendre quand on était ensemble. J’ai opté pour la seconde solution. Je ne peux pas dire que j’étais sûre de moi, mais j’ai senti que c’était le garant de notre équilibre et de mon propre équilibre amoureux. Et j’ai compris que le pilier de ma vie, c’était moi. C’est ce que j’ai inculqué à mes enfants. Aimer, ce n’est pas forcément garder l’autre près de soi, c’est aimer ce qu’il fait sur sa propre route. Il vaut mieux qu’il soit loin mais heureux, plutôt qu’il reste à la maison et qu’il se sente malheureux et prisonnier. J’ai donné cette force à mes enfants, qu’ils profitent de l’instant présent avec leur père et en même temps qu’ils tracent leur route et soient en paix avec eux‑mêmes.
Si j’étais en dépendance affective avec Reza, je serais comme un fil à la patte pour lui. Son oxygène, c’est la photo, il a constamment son appareil avec lui. Récemment, un ami m’a demandé : « Est‑ce que ça t’arrive de te promener amoureusement avec Reza et tout d’un coup de le perdre ? » Je lui ai répondu : « Mais bien sûr ! » Je ne le ressens pas comme une trahison ou comme un abandon, mais comme une pause. Ce n’est pas parce qu’il a vu quelque chose qu’il veut photographier qu’il n’est plus dans la relation avec moi. L’amour, c’est laisser l’autre respirer dans la confiance et non pas être intrusif et essayer de savoir ce qu’il fait dans sa solitude.

« Chacun est maître de sa vie et contribue au monde à son échelle »

Comme me l’a dit Reza vous formez tous les deux une troisième entité.

Absolument, à chaque fois que l’on se retrouve, on est différent, et notre relation s’enrichit de nos vécus respectifs. Chacun est créateur sur sa propre route et de là, un troisième être émerge de nos deux êtres. Souvent les gens disent « tu es ma moitié », mais qui dit moitié dit que l’on est coupé de quelque chose. Or nous sommes des êtres à part entière, chacun est maître de sa vie et contribue au monde à son échelle. Reza est plus ouvert sur le monde que moi. Moi, je suis plutôt solitaire et intérieure. Lui se colle au monde, il en est le témoin, moi j’ai choisi le travail de la plume, et l’écriture se vit dans la tête. Nos livres sont le reflet de ce que nous sommes.

Tu penses donc que la vie de couple est possible même lorsqu’on a affaire à deux fortes personnalités comme vous ?

Lorsqu’on s’engage dans une relation, ce n’est pas un long fleuve tranquille, mais ce n’est pas à la première difficulté qu’il faut abandonner. Malheureusement, les jeunes font de la relation amoureuse un objet de consommation. Dès qu’ils sont confrontés à une petite difficulté, ils jettent ! Or être en couple, c’est un travail, des concessions. C’est une partition que l’on doit sans cesse réinventer.
Reza a seize ans de plus que moi, mais il a toujours envie d’aller sur le terrain. Si d’ici dix ou quinze ans, son corps fait défaut, il a une telle créativité que ce ne sera pas un problème, car c’est un véritable explorateur. Il est constamment sur le qui‑vive, en recherche. Il a un regard toujours plein de fraîcheur et sait s’émerveiller. Pour lui, rien n’est jamais acquis, il se remet sans arrêt en question. C’est cela la jeunesse du créateur, et elle est éternelle. A partir du moment où l’on perd cette fraîcheur et ce désir de créer, de regarder le monde et d’en témoigner, c’est la mort du créateur.

La famille est-elle importante pour toi ?

C’est essentiel ! Mon père était un homme d’affaires, toujours par monts et par vaux, et nous déménagions tous les trois ans. C’est sans doute pour cela que j’ai décidé d’avoir une maison ouverte et conviviale qui soit, quoi qu’il arrive, un port d’attache pour nos enfants et aussi pour Reza qui est un exilé. C’est fondamental d’avoir un endroit où tu peux souffler et poser tes valises, c’est comme un refuge, mais un refuge ouvert à tous, aux passants, aux amis, à la famille. Souvent, les gens appellent notre maison la maison du bonheur. C’est vrai qu’on l’a conçue comme cela, un lieu qui se nourrit des autres, des sourires, des fêtes de mariage.
Notre famille est un noyau composé de quatre individus extrêmement différents, mais qui sont incroyablement liés, sans que ce soit sclérosant. J’ai toujours dit à mes enfants que je n’étais pas la solution à tout et je ne me suis jamais substituée à leur père. Nous les avons impliqués dans nos vies professionnelles et leur avons transmis nos valeurs. Ils sont très solidaires et toujours là l’un pour l’autre. Ils n’ont pas vécu dans une bulle parisienne, nous les avons emmenés voir le monde et ils ont compris ce que voulait dire la vie ailleurs. Cela me paraît fondamental de les impliquer dans nos combats et de leur faire connaître la réalité du monde.
Même si Reza est physiquement absent, il est toujours présent dans l’âme. Quand les enfants étaient petits et qu’il ne les avait pas vus pendant deux mois, à son retour il savait s’extraire de son monde pour rentrer dans le leur.
C’est aussi un véritable voyage que d’aller dans la réalité de l’autre.