Humberto & Fernando Campana

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Humberto & Fernando Campana

« Nous sommes des alchimistes, nous donnons une seconde vie aux matériaux. Nous aimons transformer des choses très banales en quelque chose de noble. »
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Avant-propos

À Sao Paulo au Brésil, dans un quartier populaire des plus improbables, devant une façade peu engageante, j’ai poussé la porte de l’atelier des “enfants terribles” du design brésilien, les frères Humberto et Fernando Campana. Depuis la fin des années 1990, je suivais leur travail (Canopée n° 1), emballée par leur démarche anti‑conformiste et joyeuse pour créer des meubles au design très contemporain en puisant au cœur des traditions brésiliennes, sans refuser pour autant la production industrielle. Leur première chaise, la favela chair, véritable icône, était intégralement composée de bois récupéré dans un bidonville de Sao Paulo. Chez eux, tout se récupère et se transforme, cordages, vieux chiffons, bambous, tuyaux, plexiglas ou petits crocodiles en plastique (photo !), dans une exhubérance et une joie de vivre dont seuls les Brésiliens ont le secret. Humberto et Fernando sont aujourd’hui des stars et exposent dans les plus grands musées et galeries du monde mais leurs créations resteront toujours teintées d’une forte identité culturelle dans un monde si globalisé. C’est ce langage singulier, fait de poésie et de politique, qui donne tout son sens à leur magnifique travail.

Vous avez l’air de bien vous amuser dans la vie, on dirait deux gamins avec leurs joujoux !

Humberto : Nous voulons garder nos yeux d’enfants et nous connecter à cette part émotionnelle et ludique qui est en nous.
Fernando : Nous sommes nés à Brotas, une ville de province, au centre de l’Etat de Sao Paulo. A cette époque, c’était une cité rurale de 5 000 habitants, contre 20 000 aujourd’hui ! Nous avions l’habitude de jouer dans l’arrière‑cour de la maison de notre grand‑mère où couraient de petits ruisseaux. Nous nous amusions avec les éléments naturels. Humberto construisait des cabanes en bois et moi des vaisseaux spaciaux et des avions.
Humberto : Quand on me demandait ce que je voudrais faire plus tard, je répondais que je voulais être un Indien d’Amazonie. Ma mère était enseignante et le jour où elle m’a emmené à l’école, j’ai refusé de mettre des chaussures. Je marchais tout le temps pieds nus ! Mais à l’école, j’étais obligé de porter des chaussures, je me demandais bien pourquoi puisque mon rêve était d’être un indigène ! J’ai toujours été passionné par le travail de la main. Quand j’ai arrêté mes études de droit, je me suis dit que je voulais construire ma vie avec mes mains. C’était comme un mantra. C’était dans les années 1970, à l’époque de la dictature militaire au Brésil. Je suis alors parti à Bahia pendant un an, à Itacaré, un endroit magnifique, et j’ai commencé à fabriquer des miroirs avec des cadres en coquillages. Quand je suis revenu à Sao Paulo, j’ai voulu devenir sculpteur. J’ai pris des cours où l’on apprenait à travailler l’argile, le fer, la soudure. Un jour, Fernando est venu me donner un coup de main pour les livraisons de Noël. Ce fut la naissance du studio Campana !
Fernando : Voilà trente ans que nous travaillons ensemble ! A la fin de mes études d’architecture, j’ai fait un stage à la Biennale de Sao Paulo où j’étais l’assistant de Daniel Buren, Sandro Chia et Anish Kapoor. C’était une très bonne biennale. En fin d’année, n’ayant rien à faire, j’ai été donner un coup de main à Humberto. Je ne suis plus jamais reparti jusqu’à aujourd’hui ! J’admire Humberto. D’une certaine manière, nous nous complétons très bien.

« Le résultat de notre travail est parfois surréaliste, toujours écologique. »

Parlez-moi de votre travail. Où trouvez-vous votre inspiration ? Qui sont vos modèles ?

Humberto : Nous sommes des alchimistes, nous donnons une seconde vie aux matériaux. Nous aimons transformer des choses très banales en quelque chose de noble. J’aime le design spontané, utiliser les objets que je trouve dans la rue. La plupart du temps, ce sont les matériaux qui nous disent comment ils veulent être transformés. Nous en avons plein dans notre studio. On les pose n’importe où, en attendant qu’une idée surgisse. Le résultat de notre travail est parfois surréaliste, toujours écologique.
Mes modèles, ce sont des gens comme Jean Nouvel, Philippe Starck. J’aimerais avoir le même genre de génie, de vision qu’eux. Le designer François Lehanneur nous inspire aussi beaucoup, car il combine poésie et futur.
Fernando : Prenons cette chaise par exemple. Humberto a acheté un tas de cordes qu’il a abandonné sur une table pendant un mois, jusqu’au jour où j’ai pensé qu’on pourrait tresser ces cordes pour en faire une chaise. C’est ainsi que nous avons créé une structure en forme de fourchette et tressé 450 mètres de corde autour. Cette chaise est produite maintenant chez Edra, en Toscane.

Comment travaillez-vous avec les communautés indiennes ?

Humberto : Notre première collaboration avec une communauté a commencé en 2001, au moment où nous avons créé les chaises Multidão, fabriquées avec des poupées.
Fernando : La femme de Fernando Enrique Cardoso, l’ex‑président du Brésil, avait initié une campagne pour préserver l’artisanat traditionnel des différentes régions du pays. Ces savoir‑faire avaient été oubliés et allaient bientôt disparaître. Elle a alors ouvert à Sao Paolo « Ponto Solidário », une boutique qui vendait cet artisanat.
Humberto : C’est ainsi que nous avons acheté les poupées. Nous avons tout de suite pensé qu’on pourrait fabriquer une chaise avec ces poupées. Nous avons alors réalisé que notre travail changeait la vie des communautés qui les fabriquaient. Ce n’était pas notre intention au départ, nous voulions juste créer une chaise pour la beauté de l’objet. Mais depuis, dès que c’est possible, nous mettons en relation les grandes entreprises avec lesquelles nous travaillons, avec ce type de communautés. C’est une forme de publicité pour leur artisanat et une façon de transformer leur vie. C’est une relation gagnant‑gagnant, car ces partenariats donnent plus de visibilité à leur travail et au nôtre. Nous partageons avec eux la passion du travail de la main, et le Brésil a une très grande tradition artisanale.
Fernando : Beaucoup de gens n’ont pas de travail, mais ils ont des compétences. Le gouvernement devrait davantage promouvoir leurs talents. Comme le slow food, notre approche est de faire du slow design. Chaque pièce est faite à la main et elle est unique, car c’est impossible de reproduire exactement le même modèle.
Humberto : Cette façon de travailler est fantastique parce que nous avons la liberté d’inventer sans être limités par les contraintes du monde de l’entreprise. Nous pouvons rêver... sans oublier la joie de protéger la nature et d’aider des gens.

Comment travaillez-vous avec les marques ? Vous laissent-elle libres de faire ce que vous voulez  ?

Humberto : Pas exactement, mais Lacoste par exemple, a acheté l’idée d’origine des polos Hollyday. La première édition limitée de cette collection a été un succès et nous en avons du coup réalisé une seconde.
Fernando : Comme ce sont des éditions limitées, elles se vendent très vite. Il n’y avait que douze exemplaires pour femme et douze pour homme. Le magasin Colette à Paris les a tous vendus. Ensuite, nous avons fait une édition en maille de 400 exemplaires pour homme et 400 pour femme, puis une édition plus basique de 1 200 pièces pour hommes et femmes. Nous avons aussi travaillé avec Alessi. Nous leur avons envoyé des prototypes en bambou. Ils les ont tellement aimés qu’ils les produisent désormais. Ils nous ont même demandé d’acheter des objets artisanaux pour eux. Nous introduisons ainsi l’artisanat auprès des plus grandes entreprises de design.

« Chacun de nos modèles porte un message destiné au consommateur. C’est le cœur de notre travail. »

Pensez-vous que le monde évolue dans la bonne direction ? Vous sentez‑vous une responsabilité ? Comment la mettez‑vous en pratique  ?

Fernando : Le monde change, mais les dommages provoqués par l’homme sont tels que nous avons encore un long chemin à parcourir. Les mentalités doivent évoluer massivement pour avoir une chance de réparer les dégâts. Nous devons consommer moins, c’est pourquoi nous limitons notre production. Dès sa conception, nous pensons à ce que devient un produit en fin de vie ou quand le consommateur n’en a plus envie, afin de ne pas augmenter la quantité de déchets. Chacun de nos modèles porte un message destiné au consommateur. C’est le cœur de notre travail. Nous pensons aussi qu’il est urgent de partager la chaîne de production avec ceux qui n’ont pas d'emploi.
Humberto : Le recyclage est bien sûr la base de notre démarche. Ainsi, en Amazonie, les gens fabriquent des meubles en bois, ce qui contribue malheureusement à la déforestation. Comme ils n’utilisent que l’intérieur du bois et jettent le reste, nous récupérons les morceaux dont ils ne se servent pas.
Fernando : Nous utilisons des restes de bois nobles, mais nous ne fabriquons pas de meubles avec, car depuis les années 1950, les gens sont convaincus qu’une chaise en bois noble a plus de valeur qu’une chaise conçue avec des poupées de chiffon !
Humberto : Je ne veux pas être prétentieux, mais je crois que nous avons créé une sorte d’école de pensée. Nous avons influencé un grand nombre de jeunes designers qui travaillent désormais avec ce souci d’économie et d’écologie.

Quel message voulez-vous transmettre aux jeunes designers ?

Humberto : Ne suivez pas la mode !
Fernando : Amusez-vous, vivez votre passion, faites ce que vous aimez, croyez au cœur de l’objet. Nous, nous avons la chance de faire ce qui nous plaît. Nous pensons qu’un meuble qui nous plaît, plaira sans doute à d’autres.
Humberto : Nous avons mis vingt ans avant de pouvoir vivre de notre travail et cela fait seulement dix ans que nous avons notre studio, de la reconnaissance et que nous gagnons de l’argent.
Humberto et Fernando : C’est le fruit d’un énorme travail qui réclame inspiration et transpiration !