Lee Ufan

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Lee
Ufan

« Quand je pose une touche de pinceau sur la toile, un espace vibrant s’ouvre tout autour. »
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Avant-propos

Le travail de l’artiste et philosophe coréen Lee Ufan m’inspire et me transporte dans une autre réalité. Son œuvre intense et silencieuse résonne en moi et m’invite à une contemplation hors du temps. C’est ce que j’attends d’une œuvre artistique : sans tentative de compréhension, je souhaite plutôt être dans la perception, la sensation et l’émotion. Lee Ufan crée presque tout avec presque rien. Ses sculptures rassemblent un élément choisi dans la nature comme une pierre, avec un matériau industriel comme une plaque de métal. Ses peintures, à base d’huile et de pigments, sont souvent un simple geste, un signe unique invitant à la méditation.
Je l’ai rencontré pour la première fois alors qu’il préparait une exposition à Arles. Dans une grande concentration et le silence le plus total, il dessinait sur le sol l’ombre autour d’une pierre, étonnante sculpture de vide et de plein, d’ombre et de lumière. J’étais fascinée. Plus tard, à Naoshima au Japon, je découvrais son travail installé en pleine nature au bord de la mer, abrité par l’écrin que lui avait dessiné son ami l’architecte Tadao Ando. Et enfin, l’année dernière, dans le parc de Versailles, (haut lieu de perdition... Anish Kapoor en ce moment !) où je me baladais nez au vent, savourant intensément le dialogue entre les jardins de Le Nôtre et cette œuvre calme et bienfaisante.
Récemment, Lee Ufan m’a reçue dans son atelier à Paris avec la simplicité qui caractérise son travail. Encore un moment béni !

Vous sentez-vous un homme de l’Est ou de l’Ouest, ou diriez-vous plutôt que vous êtes un nomade ?

J’ai toujours cherché la réponse à cette question : d’où je viens ? Je suis né en Corée du Sud, mais mon origine est bien plus lointaine, elle vient d’Afrique, comme celle de tous les êtres humains, et avant encore, du cosmos. On peut dire : je viens d’Asie ou d’Occident, mais on ne doit pas en être prisonnier. C’est pourquoi, je me situe au‑delà de la question « d’où je viens ? » Je voudrais abolir les frontières.
Je suis allé en Europe pour la première fois en 1961, puis aux États‑Unis. Pendant cinquante ans, j’ai voyagé à travers le monde. Au début, je n’étais pas à l’aise parce que je ne connaissais ni la langue ni les codes et ça me faisait un peu peur. J’ai compris au fil du temps que cette peur, je pouvais l’avoir aussi en Corée, car partout les gens ont des approches différentes. Mais ce n’est pas parce que l’on pense différemment qu’on ne peut pas se comprendre. Si je rencontre une personne que je ne connais pas dans un café, je peux lui sourire, je n’ai pas besoin d’échanger des mots avec elle. Quand j’étais jeune, je pensais que je devais tout comprendre. Aujourd’hui, j’accepte les choses beaucoup plus librement. La diversité des hommes, c’est cela qui forme le monde. Alors ce n’est pas parce que j’habite ici ou là que je me sens mieux ou moins bien. Quand je voyage, quand je contemple la nature ou quand je suis assis dans un café, mon cœur est ouvert. En fait, je suis un vagabond en quête de liberté !

Qu’est-ce que la liberté pour vous ?

Contrairement à la pensée occidentale de Descartes, « Je pense donc je suis », où tout est relié à la tête et à l’ego, en Asie, tout est relié à la nature, à l’univers et au cosmos. La liberté ne vient pas d’ailleurs, elle naît de cette relation douce et harmonieuse, comme lorsque j’admire une nature éblouissante, un champ de fleurs par exemple. Pour moi la liberté consiste donc à faire partie du cosmos, là où je me trouve, d’être totalement moi‑même tout en étant inscrit dans l’univers. Mais faire ce que je veux quand je veux, n’a rien à voir avec la liberté.

« L’œuvre doit être le lieu d’une rencontre stimulante entre intériorité et monde extérieur. »

Que pensez-vous de la modernité ? L’Occident n’est-il pas en pleine décadence ?

Toutes les grandes périodes de l’Histoire ont eu des phases de transition comme celle que nous vivons actuellement. Le modèle de l’Occident est aujourd’hui en déclin et le modernisme arrive à sa fin. Il n’est plus temps de penser à la production ni à la consommation de masse, mais de réfléchir à l’essentiel, aux origines, à la vie et à la mort. Il nous faut vraiment mettre un terme au modernisme pour recommencer à zéro, et nous relier aux origines. Je pense que l’Afrique, plus encore que l’Orient, nous relie à l’origine de l’homme, à une énergie dynamique et instinctive. L’art doit aussi nous parler de cette origine.

Quelle est votre mission, que voulez-vous transmettre ?

J’essaie de donner une direction afin que, face à mes œuvres, chacun se trouve lui‑même et se pose la question du « soi ». À travers mes installations, je voudrais que le public se sente faisant partie intégrante de l’univers. Quand je pose une touche de pinceau sur la toile, un espace vibrant s’ouvre tout autour. Cet espace de résonance doit aussi apparaître dans la rencontre, la réciprocité entre moi et autrui, l’œuvre et l’extérieur. L’œuvre doit être le lieu d’une rencontre stimulante entre intériorité et monde extérieur.
Raconter ou regarder quelque chose implique une interaction, or, cette notion d’interaction est toujours présente dans la transmission. C’est alors qu’on crée une situation poétique et que l’on se rapproche de la vérité. Etant donné que toute communication est interactive, l’artiste lui aussi interagit avec les autres. Le travail artistique est une façon de participer à la société, c’est un engagement. Beaucoup militent contre la production de masse ou le capitalisme, ce n’est pas mon cas, mais je veille à utiliser le moins de matériaux possibles et à ne pas produire un trop grand nombre de tableaux. Je veux être en relation avec la part du monde la plus vaste par le biais d’une intervention aussi minime qu’intense. J’aimerais que la confrontation et le dialogue avec mes œuvres soit une voie d’accès à quelque chose qui nous dépasse, une autre dimension.

« La solitude est nécessaire à l’artiste, notamment parce que les informations aujourd’hui sont si nombreuses que l’on s’oublie soi-même. »

Êtes-vous un artiste solitaire ?

Dans Les Rêveries d’un promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau est très solitaire car il est tout entier tourné à l’intérieur de lui‑même et ne voit pas ce qui est autour de lui. Cela m’arrive aussi, mais je m’efforce de dialoguer avec l’extérieur. Quand on est relié, on arrive à s’ouvrir au monde. Un jour, un enfant m’a souri dans la rue et je n’ai pas pu rendre son sourire parce ma voiture allait trop vite. Cela m‘a inspiré cette phrase : « J’ai donné mon sourire en regardant une petite pierre qui était devant moi. » Peut‑être que je voyage constamment parce que je suis à la recherche de ces rencontres.
On peut dire qu’il y a deux sortes de solitudes : celle qui existe quand on est enfermé dans sa propre image, et celle où l’on se rend compte que l’on est tout petit dans l’univers. J’aime cette phrase de Saint-Mathieu : « Marcher seul pour effectuer un parcours singulier ». La solitude est nécessaire à l’artiste, notamment parce que les informations aujourd’hui sont si nombreuses que l’on s’oublie soi‑même. Mais on doit aussi sortir de cette solitude, s’unir à l’univers et aller vers l’extérieur pour rencontrer les autres.

Avez-vous besoin d’être serein ou tourmenté pour créer ?

Un artiste doit être vivant. Il ne peut pas être dans un seul état d’esprit, le va‑et‑vient entre plusieurs états est nécessaire. Si je suis très serein ou trop tourmenté, je ne peux pas travailler. Je dois être dans un entre‑deux, trouver une sensation de vibration. Malheureusement, les habitudes, les contraintes de la vie quotidienne nous font souvent perdre cette sensation qui est pourtant là, à tout moment autour de nous. C’est pour cela qu’il nous faut des temps de solitude qui nous permettent d’ouvrir notre cœur et donc de recevoir cette vibration.

Comment devient-on un poète ?

Tout le monde est poète ! On ouvre une fenêtre, on admire le ciel bleu et l’on se sent heureux, alors on dit bonjour à son voisin en souriant. C’est cela la communication poétique. La vie quotidienne est poétique, mais on ne s’en rend pas compte. C’est pour cela que les artistes existent, pour exprimer et faire perdurer à travers leurs œuvres ces instants poétiques et les offrir en partage, car ils sont plus sensibles que les autres à la poésie du monde. En regardant une belle femme dans la rue ou même un mégot tombé par terre, on peut imaginer un tas d’histoires. C’est cela vivre poétiquement : imaginer des choses à partir des événements banals de la vie quotidienne. Ces moments-là, je les accumule pour initier une nouvelle œuvre.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Je puise mon inspiration dans les grands livres classiques de la mythologie grecque ou romaine, dans la Bible, ou encore chez des artistes comme Bill Viola dont les œuvres évoquent les grands thèmes métaphysiques : la vie, la mort, la transfiguration… Mais l’inspiration peut venir de partout, du vent qui se lève, du spectacle de la nature. Quand je suis à la montagne ou devant la mer, mon cœur s’ouvre et beaucoup de choses entrent en moi. La source est toujours là où je me trouve.

« Je souhaite un dialogue poétique avec le spectateur, que mon œuvre stimule son imagination, lui permette de s’envoler hors de la toile et de s’ouvrir au monde extérieur. »

Vous avez écrit « J’aime les œuvres qui respirent l’infini ». Que voulez-vous dire ?

À une époque, je croyais que l’infini se trouvait dans les notions mathématiques, physiques ou littéraires. Pour exprimer l’infini dans mes tableaux, je répétais un point avec mon pinceau et petit à petit, le point disparaissait, puis revenait et disparaissait à nouveau. Tout le monde pense que l’infini est quelque chose de fermé. Mais en avançant dans mes travaux, j’ai compris que c’était faux : la relation à l’autre, aux objets, à l’univers nous permettent de toucher l’infini. À chaque rencontre, quelque chose se transforme. C’est pour cela que je pense que « relatum », la relation de l’œuvre d’art à l’espace et au temps, doit se lire dans le même contexte que l’infini.

Quelle relation entretenez-vous avec les spectateurs de vos œuvres ?

Je souhaite un dialogue poétique avec le spectateur, que mon œuvre stimule son imagination, lui permette de s’envoler hors de la toile et de s’ouvrir au monde extérieur. Parfois j’observe les visiteurs devant mes œuvres, je me sens gêné, j’ai envie de m’enfuir. Bien que mes œuvres ne soient pas moi, j’y mets une grande part de moi‑même. J’ai donc l’impression d’être à nu. Je pense qu’une femme éprouve la même sensation : si on la regarde un peu, elle est contente, si on la regarde fixement, elle est gênée. J’attends du public qu’il critique mon travail, positivement ou négativement, mais qu’il ait quelque chose à me raconter, même si le monde qu’il voit dans mes œuvres n’est pas du tout le mien. L’œuvre est là pour rentrer en dialogue avec celui qui regarde.

« Il nous faut privilégier les expériences sensorielles avant de vouloir les comprendre et de mettre des mots dessus. »

Vous dites que votre travail consiste à rendre invisibles les choses visibles et visible le monde de l’invisible. Croyez‑vous en un être supérieur ?

Rendre quelque chose d’invisible visible, c’était le propos de Paul Klee. En faisant un tableau ou une sculpture, on fait apparaître quelque chose de concret qui n’existait pas auparavant. Mais rendre invisible ce qui est visible, c’est différent. Si je veux montrer autre chose qu’une tasse bien réelle, je dois d’abord cacher ce qui est l’image existante pour en faire apparaître une autre. Héraclite disait que « la nature aime à se cacher ». C’est une métaphore qui permet de développer notre imaginaire. Il nous faut privilégier les expériences sensorielles avant de vouloir les comprendre et de mettre des mots dessus. Si l’artiste parvient à rendre invisible le visible, alors c’est peut‑être ce qu’on appelle la grâce. Pour les croyants, voir la vérité, c’est voir Dieu. La réalité est très difficile à percevoir, l’art est là pour la révéler, pour imaginer une transcendance. Mais l’art ou l’artiste ne peuvent pas être transcendants. Celui qui se dit transcendant se prend pour un dieu. La question d’un « être supérieur » me dérange parce que, pour moi, l’invisible apparaît dans la relation : on ne crée pas quelque chose qui n’existait pas, c’est une invisibilité qui devient visible.
Un beau dialogue n’est-il pas quand les mots viennent à manquer et quand la communication a l’éclat du mystère ?