— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Frère
Franklin

« Chacun a ses limites et nous devons apprendre à nous supporter, à faire ensemble malgré nos différences. La différence n’est pas un malheur, c’est une richesse ! »
Frère Franklin
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Avant-propos

Depuis longtemps j’entendais parler de Frère Franklin, ce prêtre haïtien hors norme. Des politiques, des gens connus ou inconnus prenaient chaque année sur leur temps de vacances pour aller en Haïti « aider » Franklin. Une association française très active, « l’AFU » (Association Fraternité Universelle), se démenait corps et âme pour récolter des fonds et financer des projets en Haïti de toutes sortes. Cet homme commençait à m’intriguer et je me mis à lire ses newsletters quotidiennes sur Internet pendant toute la période des tremblements de terre en Haïti. Il ne m’en fallut pas plus pour entamer un véritable parcours du combattant pour rencontrer, lors d’un de ses passages à Paris, ce « trésor national haïtien ». Et quelle belle rencontre ! Doté d’un charisme exceptionnel, celui qui a choisi d’être « paysan parmi les paysans » mène avec force un travail de longue haleine pour redonner dignité au peuple haïtien. S’il construit des écoles (il s’occupe d’environ 5000 enfants), a créé plus de 200 lacs artificiels, restaure l’environnement et améliore les conditions de vie des paysans haïtiens, ce qu’il veut surtout, c’est changer le cœur de l’homme et remplacer la mémoire collective de l’esclavage par l’affirmation : « je veux vivre, je veux transformer mon pays pour qu’il soit prospère et redevienne la “perle des Antilles” ». C’est un projet titanesque mais Franklin s’y emploie à plein temps avec toute son énergie et toute sa foi.

D’où vient ce feu qui vous fait déplacer des montagnes ?

J’ai grandi dans une famille qui n’est pas la mienne. Je voyais mes parents régulièrement, mais j’ai été élevé par mon parrain et ma marraine qui n’avaient pas d’enfants. Chez eux, j’ai appris à être reconnaissant et tolérant, à respecter l’autre, à l’accueillir, à l’admirer, à voir tout ce qu’il y a de bon en lui, car vivre dans une famille qui n’est pas la sienne suppose une forte acceptation de l’autre. J’ai reçu ma vie de Dieu et de la famille qui m’a accueilli, gratuitement et inconditionnellement. C’est grâce à cela que je vis les mains ouvertes, parce que si j’avais les mains fermées, je ne pourrais pas accueillir l’autre, et je ne pourrais donc pas donner non plus. C’est cette force qui m’habite qui fait que je suis toujours optimiste. Chaque journée est nouvelle et je me dis que demain sera peut‑être meilleur qu’hier. La plus grande des qualités est l’humilité, qui nous permet de développer une réelle acceptation de soi et de l’autre. Chacun a ses limites et nous devons apprendre à nous supporter, à faire ensemble malgré nos différences. La différence n’est pas un malheur, c’est une richesse !

À quel moment avez-vous basculé du côté des plus démunis, des paysans ?

Quand j’avais 7 ou 8 ans, j’étais en vacances dans le sud d’Haïti. Très tôt le lendemain matin de mon arrivée, j’ai entendu des paysans chanter. Je suis allé les voir et leur ai demandé des outils pour travailler et chanter avec eux. J’ai eu des ampoules aux mains qui m’ont ouvert l’esprit. C’était comme si j’étais dans un autre pays. Il faut savoir que dans les années 1950, Port-au-Prince était la plus jolie des capitales de l’Amérique, mais les paysans eux, n’avaient pas de maison ! Ça a été un déclencheur. À partir de ce moment-là, j’ai eu envie de tout partager avec eux et j’ai réalisé que j’avais plus de joie à donner qu’à recevoir. L’Évangile nous le dit très clairement !

C’est la Grâce du Seigneur qui vous permet de faire ce que vous faites ?

Je suis entré en religion quand j’avais 17 ans. Le Bon Dieu m’a donné la possibilité de regarder l’autre dans tout ce qu’il a de positif. Le négatif n’est pas mon affaire. Partout où je passe, je cherche et prends ce qui est bien. Rien ne m’est indifférent. Une fois que la lumière pointe, la noirceur disparaît. Comme je ne peux pas tout faire tout seul, je travaille avec des gens dont je cherche à tirer tout ce qu’il y a de bon. J’essaie toujours d’aimer d’autant plus, ceux qui m’ont fait souffrir. Mais je n’ai pas de haine. La vie est une école pour moi. Une de mes faiblesses est de ne pas savoir dire non facilement à ce qu’on me demande. Mais c’est parce que je suis un homme gâté, Dieu ne me refuse rien ! Je fais tout mon possible pour aider l’autre, car ma souffrance, c’est de ne pas pouvoir diminuer la sienne. Mais il m’arrive de dire non quand je ne peux pas faire autrement...

Vous qui êtes un passeur, quels ont été ceux qui vous ont inspiré ?

Sainte Thérèse de l’Enfant‑Jésus m’a beaucoup marqué, son amour, sa confiance, sa simplicité, son abandon vis-à-vis de Dieu. Tout comme le Père Charles de Foucauld, qui avait compris qu’on a besoin de vivre en étroite relation avec Dieu et d’allier dans son quotidien prière et action. J’ai aussi appris de mon parrain qui était militaire, que sans ordre, discipline et rigueur, on ne peut pas faire grand chose. L’Association Fraternité Universelle a également été très importante pour moi, elle m’a aidé à monter des projets, elle m’a fait confiance jusqu’à aujourd’hui.On peut faire des miracles si quelqu’un vous encourage !

« Plutôt que de rendre systématiquement l’autre responsable de ses problèmes, la question que chacun devrait se poser est : quelle est ma responsabilité ? »

Que pensez-vous de l’aide des ONG en Haïti ?

Ceux qui veulent aider peuvent se tromper, mais ils ont cette volonté de faire du bien. De leur côté, ceux qui reçoivent une aide doivent être capables de dire ce dont ils ont besoin. Plutôt que de rendre systématiquement l’autre responsable de ses problèmes, la question que chacun devrait se poser est : « quelle est ma responsabilité ? ». Par exemple, après le tremblement de terre en Haïti, le pays a reçu une aide massive de 12 000 ONG ! Les autorités haïtiennes n’ont pas su dire ce dont elles avaient ou non besoin. Résultat, ce sont les Américains qui ont décidé de tout. C’est une mauvaise façon d’aider, mais les Haïtiens n’ont eu ni la force ni le courage de dire non. Or on doit être libre dans son esprit et dans son agir. Peut-être que l’esclavage qui a marqué ce pays fait que nous n’avons pas le courage de dire ce que l’on pense être bien pour nous. Le Christ m’a appris cette liberté. C’était un homme libre face à l’Empire romain, à ses apôtres, à sa famille, aux autorités religieuses de son temps, donc libre aussi face à sa mort. Le chrétien est un homme libre. Quand la Fraternité Universelle me propose quelque chose qui ne me convient pas, je refuse. Elle ne peut rien m’imposer, je sais ce que je veux et ce qui est bon pour faire avancer les choses. Désormais, nous défendons la même cause : que le paysan puisse s’instruire, se former, prendre ses responsabilités d’homme et de femme et agir sur son environnement. La personne humaine est dotée de quatre dimensions, sociale, politique, économique et christique. Mais, au-delà de ces dimensions, ce qui est important, c’est l’objectif que l’on se fixe ensemble, qui s’inscrit dans un cheminement.

Comment évolue la société haïtienne ?

Haïti est apparemment une société patriarcale, mais en fait, ce sont les femmes qui mènent le pays, comme dans tous les pays du monde d’ailleurs ! Jusqu’à présent, on n’éduquait pas les femmes, c’étaient les hommes qui travaillaient, gagnaient et géraient l’argent. Aujourd’hui, elles sont dans tous les secteurs d’activité. La société change beaucoup. Mais nous avons toujours des valeurs fortes : les enfants respectent les adultes, les anciens ne sont pas abandonnés et le sens du partage est toujours vivant. On dit chez nous que « la nourriture cuite n’a pas de maître ». S’il y a à manger pour une personne, il y en a pour vingt. Après le tremblement de terre, il y a eu une formidable solidarité. Malheureusement, certaines valeurs disparaissent, comme le respect pour la nature, ou ce qu’on importe d’autres pays, comme la mode vestimentaire. On peut voyager dans de nombreux pays, mais on ne doit pas oublier qu’on n’a qu’un seul pays ! Il nous faut résister pour préserver les valeurs d’Haïti afin de les transmettre aux générations futures.

« La parole de Dieu est une parole action. Donc quand je dis, je fais. »

Parlez-moi du triptyque qui est à la base de votre engagement : la prière, la réflexion et l’action.

C’est la dynamique qui me permet de concrétiser mes actions. Pour moi, la religion est une praxis, c’est‑à‑dire une théorie liée à une pratique. Nous sommes tous des icônes de Dieu, donc tous co-créateurs du monde. La parole de Dieu est une parole action. Donc quand je dis, je fais. Le paysan n’entend pas avec les oreilles, mais avec les yeux. C’est par l’exemple de ce que l’on réalise qu’il peut avoir confiance. Et le bon exemple est contagieux !
La foi et la misère ne collent pas ensemble. Jésus en est la preuve : pendant trente ans, il a été charpentier, il n’a pas fait la manche ! Je n’accepte pas que l’on dise que plus on a été miséreux sur terre, plus on aura une place honorable au ciel. C’est tout à fait faux !

Le bien, le juste sont des valeurs qui vous guident. Qu’en est-il du beau ?

On pense que le pauvre n’est pas sensible à ce qui est beau parce qu’il est pauvre. Quand on a construit l’église, je me souviens d’une dame qui m’a dit : « Merci pour cette beauté que tu as placé au milieu de nous. » Cela m’a profondément touché. Mais beaucoup d’Haïtiens pensent que tout ce qui est beau est blanc et tout ce qui est vilain est noir. Résultat, ils ne vivent pas en harmonie avec eux-mêmes. Mais comment vais-je accueillir l’autre, apprécier sa valeur si je me rejette moi-même ? Il faut dépasser ces clichés. L’éducation a un rôle primordial pour y parvenir. L’homme, au fond de lui, n’est pas fait pour le mal. Je ne dis pas qu’il est fondamentalement bon, mais la bonté se cultive. Le Père de Foucauld a dit : « Ma religion doit être la religion de la bonté. » C’est cette phrase qui fait que je chante ma vie !