Gilles Clément

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Gilles Clément

« On est au service de son jardin, dans une position d’humilité parce qu’on est en dialogue avec des éléments d’une incroyable puissance, qui nous offrent leur énergie avec beaucoup de générosité. »
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Avant-propos

Gilles Clément est ingénieur horticole, paysagiste, écologiste, jardinier, voyageur, écrivain, enseignant… et humble malgré tout ! C’est en découvrant avec émerveillement le jardin Citroën à Paris que j’ai commencé à lire ses livres. Eloge des vagabondes n’a fait qu’attiser ma curiosité. Enfin quelqu’un qui s’intéressait aux mal‑aimées mauvaises herbes ! J’aime son approche, philosophique et politique (dans le sens de l’engagement), et bien sûr pratique avec la création de nombreux jardins.
Ce qui me touche chez lui, c’est le respect infini qu’il a de la nature, cette douceur et cette intelligence pour coopérer avec elle.
Par une belle journée de printemps, nous nous sommes retrouvés dans le jardin du musée du quai Branly, une autre de ses créations.

Quelles sont vos sources d’enseignement ?

Le jardin, les voyages et les étudiants qui posent des questions auxquelles on ne s’attend pas. Ils m’obligent à réfléchir sur mon propre travail et à le formuler. J’ai beaucoup écrit pour cette raison‑là. Le jardin m’enseigne parce je suis attentif aux comportements de ce que j’appelle le « vivant ». Non pas le vivant en tant qu’objet économique, mais le vivant biologique, avec sa biodiversité, ses interactions… C’est le souci de préserver cette biodiversité qui m’a conduit à un autre mode de gestion que ce que j’avais appris à l’école d’agronomie. Quand j’ai eu mon propre jardin, j’ai dû oublier l’enseignement que j’avais reçu, sauf la botanique qui est comme un alphabet. L’écologie était balbutiante dans les années 1970, et surtout, elle était scientifique, mais pas du tout appliquée à la gestion des jardins. Je ne pouvais pas expérimenter des choses nouvelles avec ma clientèle privée. Le concept du jardin en mouvement est né de ma pratique. J’ai expérimenté dans mon jardin, je suis parti de zéro en prenant des risques.

« Le jardin fait plus que m’apaiser, il m’équilibre, c’est ma thérapie. »

Quand on travaille la terre, n’est‑ce pas toujours expérimental ?

On est obligé de faire avec le climat et avec le temps. Dans un jardin – c’est ma théorie et mon constat – on ne se heurte pas au temps, on l’accompagne. On est au service de son jardin, dans une position d’humilité parce qu’on est en dialogue avec des éléments d’une incroyable puissance, qui nous offrent leur énergie avec beaucoup de générosité, et dont on ne sait pas toujours se servir. C’est ce que j’appelle le « génie naturel ». C’est impressionnant et magnifique ! Je suis vivement opposé aux « armes » chimiques qui tuent le vivant, soi‑disant parce que c’est plus commode, plus rentable, plus efficace...

Est-ce du jardin que vous puisez votre énergie ?

Le jardin fait plus que m’apaiser, il m’équilibre, c’est ma thérapie. Jardiner est soignant et c’est une source d’invention. Ça n’a rien d’idéologique, c’est une matière que l’on peut montrer aux autres et transmettre. C’est ce que je fais avec les étudiants, et le retour est magnifique quand ils me disent que ce qu’ils ont réalisé, c’est grâce à notre travail tous ensemble.
Ce qui fait sens est essentiel pour moi. Je ne vois pas pourquoi on s’agite si l’on n’a pas quelque chose à raconter. Faire du jardin l’objet d’un décor, ce n’est pas mal si le décor est réussi, mais s’il ne veut rien dire, c’est ennuyeux. C’est pour cette raison aussi que j’ai abandonné ma clientèle privée : la plupart voulaient un jardin pour épater leurs amis, très peu étaient véritablement jardiniers.

Parlez-moi de la notion de paysage.

On a toujours une lecture culturelle du paysage, c’est pour cela qu’il est très difficile d’en donner une définition universelle. Si l’on met un Limousin et un Papou devant un paysage vert, l’un va dire : « Il a plu, c’est bien vert aujourd’hui ». L’autre dira : « C’est amer ». Parce que, dans sa culture, cette couleur ne renvoie pas au regard, mais au goût. Je me souviens d’un paysagiste qui faisait traverser la Beauce à des Japonais. Pour nous ce paysage est plutôt monotone, alors qu’eux s’extasiaient devant cette étendue immense parce qu’il n’y en a pas chez eux !

Pour vous, y a-t-il aujourd’hui une prise de conscience par rapport aux menaces qui pèsent sur la planète ?

On est obligé, pour des raisons mécaniques, économiques, démographiques, de santé, de prendre la mesure de la finitude de la planète, de notre dépendance face à une biodiversité très menacée. Cette conscience commence à émerger chez les jeunes depuis une quinzaine d’années parce qu’ils ont vu les effets dévastateurs de la vision ultra‑flibérale des Bush, Thatcher et autres. Les centres d’enseignement évoluent eux aussi. Par exemple, trois enseignants de BTS du lycée agricole Jules Rieffel, à Saint Herblain, m’ont demandé de créer un jardin en mouvement avec leurs élèves. À travers ce jardin, ils ont pu mesurer l’importance de notre relation à la nature. Il y a aujourd’hui énormément d’initiatives encourageantes : la production et la distribution locale, le recyclage, les monnaies complémentaires… Ces initiatives sont difficiles à fédérer, mais j’ai bon espoir !

« Mieux comprendre les choses, c’est pouvoir mieux vivre. Si l’on accroît son niveau de compréhension des mécanismes, on peut savoir comment produire sans surproduire, consommer sans surconsommer. »

Si vous faisiez de la politique, par quoi commenceriez-vous ?

Le ministère le plus important serait celui de la Connaissance. Il permettrait à chacun de nommer ce qui se trouve autour de lui et de savoir comment les êtres, les éléments de la nature et de la société fonctionnent. Aujourd’hui, vous mettez un membre du ministère de l’Environnement dans la nature, il meurt au bout de trois jours ! Il s’agit donc d’accroître notre connaissance pour améliorer notre autonomie d’action afin d’être en mesure de dire : « Je décide cela et je sais pourquoi je le décide. Sinon, je ne suis qu’une machine qui obéit à ce qu’on me dit de faire. » Sinon, je ne suis qu’une machine qui obéit à ce qu’on me dit de faire. Mieux comprendre les choses, c’est pouvoir mieux vivre. Si l’on accroît son niveau de compréhension des mécanismes, on peut savoir comment produire sans surproduire, consommer sans surconsommer. Il ne s’agit pas forcément de décroissance : on peut accroître des choses immatérielles et diminuer la croissance matérielle afin de retrouver un équilibre. Comment se fait‑il par exemple qu’on utilise 1/8e de notre cerveau ? Pourquoi ne communique‑t‑on pas par télépathie ? Pourquoi ne s’inspire‑t‑on pas du génie naturel, c’est-à-dire des capacités qui sont à l’intérieur de nous ? À la place, nous avons choisi de développer des prothèses à travers la technologie.

Vous êtes un artiste. Est-ce que l’artiste a une mission ?

Il a une mission fondamentale. Mais il n’est véritablement artiste que s’il oblige celui qui se trouve face à son œuvre à réfléchir, à se poser des questions. Dans l’histoire, les artistes sont ceux qui ont devancé les grands changements. Ce sont des visionnaires. S’ils n’ont pas de vision, ce sont des artisans de la décoration, des fabricants esthétisants.

Que vous apportent les voyages ?

Les voyages sont une passion, même si je déteste prendre l’avion ! Je préfère le bateau, grâce à leur lenteur, on a le temps d’écrire un livre. C’est ce que j’ai fait lors d’un voyage sur un cargo reliant Le Havre à Valparaiso au Chili. Le voyage me donne des émerveillements et augmente ma compréhension du lieu où je vis. Voyager permet de savoir où l’on habite. Mon premier voyage, c’était pour aller en Algérie où j’ai vécu entre l’âge de 6 et 14 ans. Mon père était alors négociant en vin à Oran. Puis ça a été la coopération au Nicaragua pendant deux ans. Là‑bas, j’ai découvert des cultures qui m’ont enchanté, intrigué, déstabilisé et une incroyable joie de vivre. Le voyage ouvre l’esprit, il permet la compréhension et l’acceptation de l’autre dans sa différence. Évidemment, voyager n’est pas très bon pour le bilan carbone !

Quels sont pour vous les ingrédients pour être heureux ?

Je vais vous raconter une histoire. Un jour, à Bali où je vais souvent, je remarque que les enfants ne pleurent presque jamais. J’apprends qu’ils sont toujours contre la peau de quelqu’un jusqu’à l’âge de six mois parce que sinon, un démon pourrait les emporter. Le sentiment d’abandon n’existe donc pas pour un bébé élevé de cette manière ! Une autre fois, j’ai demandé à un prêtre balinais de m’expliquer sa religion. Il m’a répondu : « C’est bien trop compliqué, même nous on s’y perd, mais pour résumer, il faut que l’autre soit heureux ». Ça m’a scotché ! J’ai compris pourquoi on est si bien là‑bas, les gens font tout pour mettre l’autre, même s’ils ne le connaissent pas, en condition de bonheur !

« Il faut être amoureux quand on fait un jardin, sinon, ça ne marche pas ! »

C’est ce que vous voulez faire quand vous créez un jardin ?

Bien sûr ! Ce qui est important pour moi, c’est que les gens ressentent une cohérence, qu’ils se sentent bien. L’activité ne doit pas être de l’agitation, mais quelque chose qui a du sens. Dans le parc André Citroën, on peut s’isoler, se reposer, méditer, retrouver son amoureux. Les jardins secrets sont faits pour cela parce qu’il y a des recoins, des végétaux qui nous protègent. Il faut être amoureux quand on fait un jardin, sinon, ça ne marche pas !

Y a-t-il une phrase qui vous inspire ?

« Faire le plus possible avec, le moins possible contre ». C’est une phrase que j’ai écrite pour parler du Jardin en mouvement. J’ai écrit aussi : « Pour faire un jardin, il faut un morceau de terre et l’éternité ». La notion de temps disparaît quand on fait un jardin, on sait quand on commence, on ne sait jamais quand on finit, on ne finit jamais d’ailleurs : si on l’abandonne, il devient une forêt, c’est donc encore un jardin. J’aime aussi beaucoup cette phrase de Lao Tseu : « Le vide est tout puissant parce qu’il peut tout contenir. Dans le vide seul, le mouvement devient possible. »