— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Yann Arthus-Bertrand

« Je suis un activiste, j’ai donc besoin de construire, d’agir, même si c’est pour faire un simple potager. C’est le socle de ma fondation : Agis et rends heureux. »
Yann Arthus-Bertrand
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Avant-propos

Est-il encore nécessaire de présenter Yann Arthus-Bertrand ? Photographe, reporter, réalisateur, fondateur de la fondation Good Planet, il nous a fait découvrir, avec des photos exceptionnelles, notre merveilleuse planète bleue vue du ciel, et fait pleurer avec 7 milliards d'autres, poignants témoignages humains, sous la voûte du Grand Palais. C’est maintenant avec son film Human qu’il nous rend encore un peu plus humains, car comme il le dit lui même : « L’autre, c’est toi… »
Je fais partie de ceux qui aiment Yann. Et pourtant... quel caractère ! Cet écologiste convaincu, sincère et passionné, ne manque pas de détracteurs. Mais c'est une spécialité bien française que de vouloir couper les têtes qui dépassent !
Pour moi, Yann est doté d’un talent, d’une curiosité et d’une énergie hors normes qu’il met au service d’une belle cause : sensibiliser et éduquer à plus de respect de la planète et de l’homme.
Je n’ai donc pas hésité une seconde lorsqu’il m’a proposé d’aller passer un moment avec lui dans son potager à ramasser les pommes ! Pendant notre récolte, il me dit : « Tu vois, dans le fond, c’est ça que j’aimerais faire maintenant : juste travailler mon potager. » Je ne le crois pas une seconde !

Parle-moi de ton film, Human.

Il y a très longtemps que je voulais faire ce film, et quand j’ai vu Tree of Life de Terrence Malick, qui raconte la création du monde, la beauté de la nature et l’histoire d’une famille, je me suis dit que c’était exactement ce que j’avais envie de réaliser, mais en faisant des portraits très intimes. Ce qui est intéressant dans Human, c’est que c’est toi qui parles. Tout ce que les gens disent, tu aurais pu le dire, car l’autre, c’est toi. D’habitude, un film t’emmène dans une histoire où tu t’échappes de toi-même. Dans mon film, c’est l’inverse.
On est parti tourner sans scénario et ce sont les personnes que l’on a rencontrées qui ont fait le film. Moi, je ne suis qu’une passerelle. Je pense que la force de Human réside dans sa simplicité et dans la formidable intelligence des femmes et des hommes qui sont interviewées. Et pourtant, souvent, ils ne savent pas bien s’exprimer, ne savent pas écrire.
À un moment, on avait pensé appeler le film Pourquoi ? Car pourquoi n’est-on pas capable de vivre ensemble, de s’aider les uns les autres ? Pourquoi aujourd’hui vit-on dans un monde aussi cynique et sceptique ? Comment peut-on vivre autrement que plein d’amour pour les autres et pour ce qui nous entoure ? Comment ce qui se passe en Syrie peut-il encore exister de nos jours ? C’est peut-être inhérent à la nature humaine, mais ce n’est pas pour cela que je l’accepte. Le journal Libération a publié un article sur moi dans lequel il me traite de grand nunuche. Ça ne me dérange pas, car pour moi, parler d’amour, ce n’est pas nunuche. C’est vrai que j’ai en moi cette espèce d’utopie, de naïveté, mais je pense que c’est comme cela qu’il faut vivre.
Human est un film politique, on me l’a reproché d’ailleurs. Mais j’espère qu’il incitera les gens à s’engager. L’important est qu’ils se l’approprient et qu’ils aient envie d’en discuter. Les propos sur l’homophobie par exemple ont beaucoup remué les spectateurs, mais je pense qu’ils leur ont permis de comprendre qu’être homosexuel n’est pas quelque chose que tu as décidé, mais que tu as en toi et qui n’est pas facile à vivre. Mon frère était homosexuel. Je n’ai jamais compris sa souffrance, mes parents non plus d’ailleurs. Il est mort aujourd’hui, alors je me rattrape un peu…

Quand on sort de la projection, on est un peu sonné et on se dit que le système capitaliste ne doit pas être la solution… Es-tu toi-même un anticapitaliste ?

Je suis un anticapitaliste et en même temps, je vis du capitalisme. Je suis donc en complète contradiction ! Je travaille à la télévision et pour le cinéma, et l’argent qu’ils me donnent vient de la publicité, donc du capital. Mes sponsors sont eux-aussi des capitalistes. Comment pourrais-je faire autrement ? Je suis contre le capitalisme, mais mes vêtements sont fabriqués en Chine… Malheureusement, je n’ai pas encore passé le seuil de la frugalité. J’y pense de plus en plus. J’ai une trop grande maison, trop de voitures, trop de choses qui me pèsent. Quand tu as tout, tu t’aperçois que ce n’est pas cela qui te rend heureux. Pourtant, j’aimerais partir tout seul dans la forêt en me disant que j’en ai assez fait.

« J’ai envie de revenir à des questions toutes simples, telles que : pourquoi ne suis-je pas capable d’aimer mon prochain ? D’être meilleur ? De vivre mieux ? »

La politique peut-elle apporter le changement ?

On a les hommes politiques qu’on mérite. Ils nous ressemblent et ne sont pas plus ni moins courageux que nous. Dès qu’il y en a un qui est un peu plus courageux, on lui dit de se taire. J’entendais une discussion sur une énième réforme de l’Éducation nationale qui proposait un nouveau programme auquel tout le monde est opposé. Combien de fois ai-je entendu parler de réformes de l’Éducation nationale depuis trente ou quarante ans ! On est dans un pays impossible ! Quant à l’impact de l’homme sur la nature, j’ai l’impression qu’on redit sans cesse les mêmes choses et que rien ne bouge. Je me suis tapé cinq Conférences des Nations-Unies sur le changement climatique et je vois qu’on en est toujours à négocier. Ces conférences sont des espèces de grandes réunions consanguines où tout le monde se connaît. En plus, c’est très compliqué de comprendre les termes, les abréviations et les perspectives à très long terme. Donc, aujourd’hui, j’ai envie de revenir à des questions toutes simples, telles que « pourquoi ne suis-je pas capable d’aimer mon prochain ? D’être meilleur ? De vivre mieux ? ». Se débarrasser de son ego, c’est très difficile.

Qui sont ceux qui t’ont inspiré ?

Des gens comme Jean-Marc Borello, fondateur du groupe SOS sur l’économie sociale et solidaire. Dans l’un de ses livres, il a écrit : « Le meilleur moyen de ne pas avoir peur de l’avenir, c’est de le construire. » Ou encore : « La prise de risque est le moteur essentiel de toute action. » Ce sont des phrases qui résonnent en moi, car j’ai passé ma vie à prendre des risques.
Chaque fois que je vois Jane Goodall, que je l’entends de sa petite voix envoyer des messages d’amour, je suis ému jusqu’aux larmes. Elle touche le cœur des gens ! J’aimais beaucoup Albert Jacquard, avec qui j’ai fait un livre, Regards partagés sur la Terre et les hommes. C’était un véritable humaniste et d’une intelligence exceptionnelle. Face à des êtres comme lui, je me sens bien petit...

« Je crois qu’on a besoin d’une vraie révolution, qui ne sera ni économique, ni scientifique, ni politique, mais spirituelle. »

Comment aimerais-tu vivre aujourd’hui ?

Entre 20 et 30 ans, j’ai beaucoup travaillé la terre et je voudrais m’y remettre. J’aime le travail manuel et j’ai très envie de faire un vrai potager. J’aimerais aussi mieux savoir profiter de l’instant présent. Je suis trop stressé, la méditation me ferait sans doute du bien, mais je ne suis pas encore prêt, il faut que j’apprenne.
En vieillissant, je me sens plus humain tous les jours, mais j’ai encore du chemin ! Et le temps passe, je vais avoir bientôt 70 ans. J’ai peur de ne pas pouvoir réaliser tout ce que j’aimerais faire, mais je n’ai pas peur de la mort, je me dis que c’est normal de partir. Le Dalaï Lama dit qu’on vit sans penser à la mort et qu’on meurt sans vraiment avoir vécu !
En attendant, je suis un activiste j’ai donc besoin de construire, d’agir, même si c’est pour faire un simple potager. Ce n’est pas absurde de vouloir changer le monde, on est sur Terre pour faire avancer les choses. C’est le socle de ma fondation : « Agis et rends heureux ». Je veux faire des livres, des films et, avec tous les projets qu’on me propose, j’ai du travail pour trois hommes ! Mon rêve est de monter une émission de télévision sur l’engagement, sur tous ceux qui donnent, qu’ils soient connus ou inconnus, pour les mettre en valeur. Il est trop tard pour être pessimiste, ça ne sert à rien de pleurnicher, il faut aimer le siècle et le monde dans lesquels on vit.
Ce qui m’a toujours guidé, c’est de faire ce que j’avais envie de faire. C’est mon credo : « N’écoute pas les autres, écoute tes envies. Prends ta passion ! Aies confiance en toi, il faut y aller ! » Et si l’on ne réussit pas, eh bien on tente autre chose, il ne faut pas avoir peur de l’échec. Bien sûr, je me rends compte que les choses ont changé par rapport à ma génération. À la présentation de mon film Planète Océan, un jeune m’a demandé « C’est quand la fin du monde ? ». 60% des adolescents qui étaient dans la salle pensaient à la fin du monde ! Cette génération sait que ça ne tourne pas rond, tout le monde le sait d’ailleurs, mais on vit dans un déni collectif, comme si cette situation était normale. On sait aujourd’hui que le progrès n’est pas la solution. Tout ce qu’on a appris, il faut l’oublier et tout réinventer, appréhender le monde autrement.
Je crois qu’on a besoin d’une vraie révolution, qui ne sera ni économique, ni scientifique, ni politique, mais spirituelle.

Qu’est-ce qu’une vie réussie pour toi ?

Réussir sa vie professionnelle, c’est facile, mais réussir sa vie d’homme, c’est beaucoup plus compliqué, car c’est être en cohérence avec ses convictions et c’est très difficile d’y arriver. J’y vais doucement, il faut sans doute plus de courage que je n’en ai. Dans 7 milliards d’autres, un homme dit que son rêve est de mourir avec le sourire. Moi aussi, je voudrais mourir avec le sourire en me disant « j’ai fait ce que j’avais à faire. » Mon ambition est d’améliorer la vie autour de moi. Lorsque je rencontre des gens qui n’ont pas la niaque, j’ai envie de les aider.
Une vie réussie, c’est donc accepter que tu as fait ton temps, que tu as réalisé ce que tu avais à faire et donc accepter la mort. Tu as accepté cette vie et tu l’as bien remplie, tu as accepté tes erreurs et tu t’es fait pardonner. Tu as essayé d’être quelqu’un de bien, même si tu ne l’es jamais, car c’est un Graal impossible ; en tout cas, tu as fait ce que tu as pu. Je trouve cela très beau de partir en disant merci à la vie. C’est le message de la dernière personne interviewée dans mon film : « Merci, cela a été un beau voyage ! ».